Métissage - Perspectives 62

Métis : du latin mixtus, mélangé. Un vieux mot, en français. Toile métisse : trame de lin et chaîne de coton. Montaigne se dit « changeant et métis » : éprouvant des sentiments mêlés. Métissage : Littré (1864) et Pierre Larousse (1866) ne le connaissent que pour l’économie rurale : une forme de croisement, spécialement pour les ovins. Rien de péjoratif là-dedans encore, mais les choses sont en train de changer : la colonisation en marche triomphante s’en charge. Le racisme la légitime : elle apporte la civilisation aux races inférieures. Le mélange des races devient suspect, méprisable. Le texte d’Alain Ruscio montre avec quelle tranquillité ces idées sont reçues même par de très braves gens. Dès lors, être métis devient le plus souvent un malheur.
Ce peut être aussi une difficulté psychologique : si une Personne est t’unité d’une identité, quelle unité pour le produit d’un mélange ? Quelle identité, pour qui est au croisement de deux cultures ? Si le petit d’homme est seulement un « candidat à l’humanité », * s’il ne s’hominise qu’en intériorisant la culture qu’il trouve dans son berceau, quel avenir
pour celui qui appartient à plus d’un monde ? Pourtant, ce n’est pas si difficile, ni si rare. Nous sommes tous des métis en France, ce pays qui a connu des mélanges de populations d’aussi loin qu’on se souvienne. Migrations massives ou sporadiques, déplacements ou invasions -les Mongols de Gengis Khan ont fait souche en Bretagne, voilà d’où nous venons, plutôt fièrement : « la France est un carrefour de civilisations. » Souhaitons qu’elle le reste.
C’est donc bien le fait colonial qui est la cause dernière des souffrances rapportées ici. Ses conséquences perdurent, même si quelques-uns les surmontent.
Dans la question du métissage, l’invocation du biologique sert une fois de plus à dissimuler le social.
Marie-Hélène Lavallard

* Henri Piéron